Normalement, je suis mignonne – Harcèlement scolaire

Portrait d'une enfant puis adolescente victime de harcèlement scolaire

 

"Normalement je suis mignonne. Mais à l’école on s’est moqué. Alors je sais plus qui a raison. Mes parents ou ceux de la classe ?

Celle qui s’est moquée, elle a décidé depuis le CP que je lui servirais à sociabiliser. Là, on est en CE2. En se moquant, elle se fait des copains. Bon.

Et puis après, on sera en CM1, en CM2, en sixième, en cinquième, enfin, on sera jusqu’à la troisième.

Je suis une espèce d’idiote, elle dit. Je l’ai raconté à mes parents, mais elle s’est vengée après.

Alors je ne dis plus rien, c’est mieux. Quand elle me dit que je suis une espèce d’idiote elle me tape dans le dos, et ça me fait mal.

Elle a lu dans mon journal intime que j’étais amoureuse de Thomas. Je l’aime bien Thomas, il est petit comme moi, ce sera pratique quand on voudra s’embrasser. Bon, avec Thomas ça ne se fera jamais parce qu’elle l’a raconté à tout le monde.

Après j’étais amoureuse de Nicolas, pareil, un petit. Mais ça aussi elle l’a dit à toute la classe. Du coup je rougis, et on se moque quand je suis assise à côté de lui.

Un jour elle a été vexée que je n’aie pas le droit de venir chez elle. Alors elle a décidé que j’aurais plus d’amies. Elle leur a raconté des choses sur moi qui sont même pas vraies. Et dans la journée, plus personne ne m’a parlé.

Chaque jour je me demandais ce qui allait me tomber sur le coin de la tête. Combien d’amis j’aurais.

J’avais tellement peur que je n’osais pas me défendre. Le matin j’étais nauséeuse et parfois je vomissais. J’avais terriblement peur d’aller au collège.

Alors, avant, j’étais mignonne. Et un jour, grâce à elle, au collège, j’ai appris que je ressemblais à un rat et à un gnome. C’était les garçons qui l’avaient dit, d’après elle. Je comprends pas, je suis mignonne ou je ressemble à un rat ?

Dans tous les cas, c’est pas juste parce que moi je me moque pas. Je suis gentille et je ris avec tout le monde. Pas DE tout le monde.

Un jour, pour sociabiliser, elle a raconté que je venais de perdre mon grand-père. C’était vrai, il venait de mourir. J’avais 12 ans, j’étais dévastée. Avec ce décès, tout un monde s’effondrait. Je savais déjà que je pouvais souffrir. Mais, là, c’était une autre douleur. Je ne savais pas que je pouvais être aussi vulnérable. Et que les miens pouvaient disparaître.

J’en avais parlé à personne, parce que je ne voulais pas pleurer. Sur le chemin du retour, un des camarades de classe me regarde, sourire en coin, et dit « tiens, hier j’ai vu mon grand-père. J’ai de la chance hein d’avoir mon grand-père ? T’as encore ton grand-père toi ? ». Et tous ont explosé de rire.

Je ne comprends pas comment on peut faire du mal comme ça. Ou ne pas comprendre qu’on en fait.

Après la 3e, c’est le lycée. Tout l’été je pense à ma classe de seconde. S’il vous plaît, faîtes que je ne sois pas dans sa classe. J’ai fait exprès de lâcher le latin pour ne pas la retrouver (dans un sens, ça m’arrange). S’il vous plaît, offrez-moi du répit.

Prière exaucée, merci !

En 1ère, y’a 3 garçons qui ont décidé de m’embêter. Pourquoi ? Oh, je crois, parce que je ne suis pas du genre à me défendre. Aussi parce que y’en a un qui a le béguin pour une copine. Et cette copine elle l’aime pas trop, alors elle me demande de ne pas la laisser seule avec lui. Moi je ne dis rien, mais quand elle me dit de rester, bah je reste.

Alors on dirait qu’il croit que c’est ma faute s’il n’y arrive pas avec elle.

Le fait est qu’ils ont décidé, avec ses copains, que je n’allais pas m’en sortir comme ça. En cours, ils se mettent derrière moi et ils murmurent à mon oreille des mots qui me font froid dans le dos. Ils ont décidé que je ressemblais à Carrie, le personnage de Stephen King. Moi, j’avais pas vu le film. Et j’ai jamais voulu le voir. Ce que je sais, c’est qu’elle est marginale et bizarre. Je ne comprends pas pourquoi je lui ressemble, sauf que j’ai les cheveux longs et que je suis devenue timide (en vrai, je le suis pas, mais par peur des moqueries, je le suis devenu.)

Alors les 3 mecs, ils se mettent derrière moi en cours et ils murmurent « Carrie, t’es moche ». Bon, bah voilà, c’est validé, je suis moche.

« Carrie, tu sers à rien ». Là c’est pas sympa.

« Carrie t’es tellement moche que tu mérites pas de vivre. » Et ils rigolent.

Tous les jours.

Parce qu’un lycéen n’a pas réussi à draguer une fille…

J’ai rien fait de mal qu’être copine avec cette fille. C’est cher payé.

Ça fait mal au ventre, ça donne envie de vomir tous les matins avant de partir au lycée. Ça donne les larmes, ça donne envie d’arrêter de vivre.

Dans ces moments-là j’aurais aimé savoir me défendre. Mais j’y arrive pas.

Je reste là, les larmes aux yeux, à ne pas comprendre pourquoi. A demander de l’aide à mes amies. Des adolescentes qui ont les hormones en effervescence. Si elles parlent aux garçons elles sourient et elles rougissent. Piètre défense.

T’inquiète pas, je m’en suis sortie. J’ai plein de résilience dans le ventre. Bon, c’est vrai que j’ai attiré pas mal de personnes qui m’ont fait souffrir. Beaucoup.

Mais la résilience dans le ventre m’a fait réagir. Un peu tard, oui, peut-être.

Alors souvent, quand on dit qu’on a souffert, on entend « c’est grâce à ça que tu es ce que tu es devenue. C’est grâce à ça que tu t’es construite. Au final c’est pas si mal ».

Là je réponds qu’on peut se construire sans souffrir autant. Et que j’ai perdu de beaux moments.

La chance que j’ai eue dans tout ça, c’est d’avoir été ado avant Internet, avant Facebook.

Là, je ne donne pas cher de ma peau. C’est tellement facile de créer un groupe « Tous contre unetelle », « Unetelle ne sert à rien ». Tellement facile, gratuit, et pourtant le prix à payer est cher.

Aujourd’hui, dans mes harceleurs, certains sont devenus papa. Malgré tout le mal qu’ils m’ont fait, je ne leur souhaite pas que leurs enfants souffrent autant. Eux, c’était des ados qui voulaient juste des copains. Pour avoir des copains, on peut trouver des points communs, comme des films ou de la musique, plutôt que de se moquer de quelqu’un. Je te propose qu’on apprenne à se connaître avant d’en arriver à la solution numéro 2. Par exemple, moi j’aime bien le cinéma, et toi ? Tiens, j’ai 2 places de ciné, on y va ?"

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